La conquête de la masculinité
par PM
La masculinité ne serait-elle qu’une affaire génétique ? La culture ambiante, la façon d’élever les garçons par exemple, n’ont-elles pas une influence importante ? Naît-on « homme », masculin, ou le devient-on au terme d’un long apprentissage ? Y a-t-il des étapes prévisibles dans une telle évolution ? C’est précisément ce que pense le psychiatre et psychanalyste américain R. J. Stoller.
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Dans son article intitulé « La difficile conquête de la masculinité »[1], Stoller essaie de comprendre la formation de l’une des composantes de l’identité sexuelle, l’identité de genre.
Pour situer le propos de l’auteur, précisons que l’identité de genre constitue la deuxième composante de l’identité sexuelle d’une personne. Cette dernière comporte quatre composantes ou niveaux : tout d’abord, le niveau le plus fondamental, la différentiation biologique; ensuite vient l’identité de genre (gender identity) que nous venons de mentionner et qui se rapporte à l’image de soi d’un individu : il se « sent » homme ou femme; la troisième composante, l’identité de rôle (sex-role identity). Le rôle regroupe les traits de caractère et de comportement que les individus assignent – à tort ou à raison – à l’un et l’autre sexe comme ses caractéristiques essentielles. Le contenu du rôle est multidimensionnel et varie selon les cultures. Il est beaucoup plus adaptable qu’on ne le croit généralement et l’apprentissage y joue pour beaucoup. Enfin, le quatrième niveau de l’identité sexuelle est la préférence ou orientation sexuelle, qui peut se situer a n’importe lequel des états intermédiaires entre les extrêmes de l’homosexualité et l’hétérosexualité exclusives. La préférence sexuelle n’est pas fixée dans l’enfance : des changements significatifs peuvent se produire pendant l’âge adulte.
Il semble bien qu’à chaque fois qu’on passe à un niveau suivant – allant du niveau biologique jusqu’à celui de la préférence sexuelle – les choix individuels soient de moins en moins déterminés et la variabilité, de plus en plus grande. Ainsi, il y a moins d’hermaphrodites (indifférenciation biologique) que de transsexuels (identité de genre croisée), ces derniers étant moins nombreux que les hommes efféminés et les femmes masculinisées, à leur tour moins nombreux que les homosexuels.
Éclaircir ces distinctions entre les diverses composantes de l’identité sexuelle revêt une importance particulière pour les gais : en effet, on a observé que ceux-ci ont la plupart du temps une identité de genre tout a fait en accord avec leur sexe biologique. Autrement dit, la plupart des gais se sentent hommes même si la société (straight) assimile l’homosexualité (niveau 4) au travestisme, à l’efféminement, au transsexualisme (niveau 3 ou 2), qui sont pourtant des phénomènes entièrement différents. Ignorants de toutes ces distinctions, les fantasmes populaires imposent l’idée que tous les homosexuels sont, quelque part, des femmes. Ces conceptions sont traditionnellement véhiculées dans le théâtre et le cinéma straight, avec un grand nombre de représentations stéréotypées du genre La cage aux folles. La société se défend ainsi en mettant en évidence des anti-modèles qui indiquent clairement aux jeunes les rôles et les valeurs qu’ils ne doivent pas adopter, sous peine d’encourir la réprobation dont les « folles » font les frais. Du même coup, la possibilité d’une sexualité saine entre gens du même sexe, sans dévalorisation de soi ni du partenaire se trouve niée totalement.
L’article de Stoller s’intéresse à l’identité de genre, ce sentiment très profond qu’éprouve un individu d’appartenir à l’un ou l’autre sexe. Contrairement au préjugé courant, cette identité n’est pas indissolublement liée au sexe biologique, mais fixée dans l’enfance par l’entremise de la réaction des parents face au sexe perçu de l’enfant. Ce qui signifie que l’idée que les parents se font d’élever un garçon ou une fille est déterminante pour l’identité de genre de l’enfant. C’est ce que révèle l’étude de certains cas (heureusement rares) où des parents se sont trompés sur le sexe de l’enfant (par exemple, à cause d’un trouble apparent mais superficiel de la différentiation sexuelle). On en conclut que le facteur éducatif l’emporte sur le facteur biologique : ainsi, des garçons élevés en fille jusqu’à la puberté ont développé des personnalités profondément féminines et cela « sans troubles de leur identité de genre » (identité de genre féminine, il va sans dire).[2]
LE SEXE DE L’EMBRYON
Contrairement aux idées de Freud concernant la primauté du sexe masculin, les découvertes de l’embryologie moderne indiquent que tout embryon, depuis sa conception et dans les premières semaines de sa vie, est tout d’abord d’aspect plutôt femelle (mais pas complètement tout de même). Au moment opportun, le gène Y du garçon commande la production d’androgène, une hormone masculinisante qui engendre les caractères masculins : proto-pénis, modifications au cerveau et, plus tard, du caractère. Des injections artificielles d’hormones mâles auraient d’ailleurs le même effet sur un embryon génétiquement femelle.
L‘ÉVOLUTION VERS LA MASCULINITÉ
Après sa naissance, le jeune garçon suit une évolution semblable à celle de sa soeur : il vit en symbiose avec sa mère. Il ne conçoit pas sa mère comme une personne distincte de lui et la considère comme une partie intégrante de son être. Il l’utilise à sa guise pour satisfaire ses désirs et ses besoins. Mais rapidement, quelques différences surgissent, en provenance du monde extérieur : comme le rapporte Christiane Olivier dans son livre Les enfants de Jocaste, des études montrent que les garçons jouissent d’une tétée plus longue que celle des filles (en moyenne 45 minutes pour les garçons, et seulement 25 minutes pour les filles) et sont sevrés plus tard. Cela pourrait bien s’expliquer par le climat homophobe de notre culture que la mère a, la plupart du temps, accepté inconsciemment : celle-ci se sent moins confortable, dans ses contacts intimes, avec sa fille qu’avec son fils. Lorsqu’on sait l’importance capitale de la tétée dans le développement psychologique du nourrisson et plus tard de l’enfant, on ne peut que voir là l’une des sources, précoces et majeures, du conditionnement psychologique différent des hommes et des femmes.
Quoiqu’il en soit, le stade oral est sans doute vécu par le bébé comme une espèce de paradis, chaud et gratifiant. Winnicott, un psychanalyste britannique qui s’est beaucoup intéressé à la pédiatrie, décrit ainsi un allaitement réussi :
« À la fin d’un allaitement au sein réussi, une mère peut dire qu’elle a mille fois placé son sein près du bébé, juste au moment où le bébé voulait quelque chose. De cette manière, elle lui a donné des raisons de croire que le monde est un lieu dans lequel existe l’espoir de trouver l’équivalent de ce qui est attendu, imaginé et nécessaire. »
Et, toujours parlant du sein, que l’on peut voir comme la métaphore du monde : « Peu a peu, la mère lui permet de construire en imagination la chose même qu’elle lui offre. » (Winnicott, L’enfant et sa famille)
Aussi apprend-elle la jouissance à l’enfant, en lui montrant à désirer les objets qui le satisferont.
Mais, pour développer une identité de genre masculine, le garçon devra un jour se détacher de sa mère, s’en « désidentifier » pour ainsi dire, sinon, il continuerait à se sentir lui-même comme une partie intégrante de la « femellité » et de la féminité de sa mère. Il devra – non sans regrets – abandonner cette partie de lui-même et adopter des comportements et des valeurs « masculines » : c’est-à -dire selon Stoller « ce qu’on nomme la masculinité – à savoir la préoccupation d’être fort, indépendant, dur, cruel, polygame, misogyne et pervers.» Tout cela serait des tentatives pour vaincre l’emprise maternelle.
Dans sa conquête de la masculinité, le garçon rencontrera des difficultés qui sont les conséquences de la nature même de sa quête. Il aura tendance à rejeter les activités et les habiletés nourricières en les taxant de « féminines ». Lui, il se lancera dans des aventures plus risquées, où la compétition, le danger, la force physique, le pouvoir voire la violence sont les plus importants. Le problème vient des aspects destructeurs de ces activités, soit pour son propre équilibre psychologique ou physique, soit pour celui des autres.
Un autre problème inhérent à son identité de genre sera l’ambivalence qu’il ressent face a son passé infantile et gratifiant, du temps où il n’avait pas à se soucier d’agir « en homme ». Ce désir jamais tout à fait éteint de revenir en arrière et de goûter de nouveau au paradis de l’enfance – qu’il redéfinit maintenant comme « féminin » – remettra constamment en cause sa masculinité; en conséquence, il aura à prouver celle-ci constamment (au travail, dans le lit, au centre sportif, par son statut social, en étant le plus fort, le vainqueur etc.).
La précarité relative inhérente a la masculinité est corroborée par le fait observé que l’identité de genre féminine du transsexuel type est un sentiment plus assuré que la masculinité de n’importe quel « macho ». La chose s’explique aisément selon Stoller, puisque le « trans », ne s’étant pas séparé de la féminité de sa mère, est plus en contact avec la vie et sa nature profonde que le « macho », toujours à la merci de la réapparition de ses menaçants phantasmes « féminins », qu’il doit étouffer sans cesse.
L‘ORIENTATION SEXUELLE
Stoller propose de définir l’orientation sexuelle en se basant sur l’identité de genre plutôt que sur l’anatomie :
« L’anatomie n’est pas vraiment le destin. Le destin vient de ce que les hommes font de l’anatomie. Car le petit garçon n’est hétérosexuel qu’anatomiquement et ‘non psychologiquement’ durant la première période de sa vie et l’hétérosexualité ne s’accomplit qu’après un travail intensif exécuté non sans douleur et peine…»
En utilisant cette définition de l’orientation sexuelle, on comprend le sens caché du cliché straight, selon lequel, dans le couple homosexuel, l’un des partenaires est nécessairement un efféminé, sinon un travesti (c’est-à -dire, qu’il aurait une identité de genre croisée, féminine) : la relation entre ces deux hommes redevient alors… hétérosexuelle!
Ce stéréotype est en effet une négation implicite et subtile du fait homosexuel lui-même. Au fond, il s’agit d’un mécanisme de propagande et d’oppression straight pour faire croire que l’homosexualité réelle n’est pas possible et qu’en réalité, elle n’existe pas. Si on feint de la reconnaître, c’est pour mieux l’évacuer!
Ainsi, même la notion de « folle » renforce la norme hétérosexuelle.
[1] Stoller, Robert J. « La difficile conquête de la masculinité » in L’identification; l’autre c’est moi. Un ouvrage collectif dans la série Les grandes découvertes de la psychanalyse (Tchou, France 1978).
[2] Cette dernière affirmation fait l’objet de débats, car certains cas rapportés plus récemment semblent la remettre en cause.
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La philosophie du « vivre ici et maintenant »

Voici l’exposé le plus éloquent que je connaisse de cette philosophie de vie, considérée d’ailleurs comme thérapeutique par l’une des trois grandes écoles de psychologie (les approches humanistes-existentielles). Il est tiré du livre de Thierry Janssen, intitulé Le travail d’une vie (2001).
« Hier et demain sont finis, limités à la réalité que nous regrettons ou que nous espérons. Aujourd’hui, ici et maintenant, l’instant présent est infini, ouvert à tous les possibles. Créer sa vie, instant après instant, en acceptant d’avancer pas à pas, est le meilleur moyen de créer ce dont nous avons réellement besoin. Notre bonheur. »
« Créer sa vie instant après instant, c’est aussi le meilleur moyen de goûter pleinement à ce que la vie nous propose. En évitant de décider à l’avance ce que nous voulons obtenir de la vie, nous nous permettons d’y découvrir un tas de choses que, aveuglés par l’idée fixe de notre bonheur, nous n’aurions jamais remarquées autrement. » (p. 95) [...]
« Le chemin de la vie au présent est le plus difficile qui ne soit proposé d’emprunter, car il nécessite ce qui nous manque le plus : la confiance. La confiance en nous-mêmes, la confiance en la vie qui coule en nous. (p. 96) [...]
«… Pourquoi pensons-nous que certaines expériences de nos vies sont des échecs ? Simplement parce que nous avions une attente par rapport à laquelle nous comparons le résultat de notre expérience. Or, si nous avions une attente, c’est que, déjà , nous n’étions plus dans la réalité du présent, mais dans celle du futur, donc dans l’illusion. »
« Cela voudrait-il dire qu’il ne faut pas construire des projets ? Certainement pas. Cela signifie simplement que lorsque nous avons un projet, il nous faut veiller à l’accompagner plutôt qu’à le diriger. L’accompagnement de notre projet nécessite la capacité de nous interroger tout au long de son déroulement, afin de savoir si la direction que celui-ci a prise correspond toujours à ce que nous sommes profondément. C’est un exercice difficile à effectuer, car nous sommes habités par de très nombreuses croyances, qui ne suggèrent des solutions toutes faites du genre « C’est normalement…, c’est toujours comme cela… » ou « C’est inévitable…, il faut… »
Rappelez-vous que, dans la réalité (la seule qui ne soit pas une illusion, c’est-à -dire le présent), il n’y a rien d’anormal, de toujours comme cela, d’inévitable ou d’obligatoire. Il n’y a qu’une chose : vous, aux commandes de votre vie. Cela nécessite de faire des choix. Et un choix n’a rien à voir avec une décision. » (p. 99-100) [...]
« Le choix coïncide avec qui nous sommes, dans l’instant. Il est l’ouverture sur tous les possibles. Il est nous. [...]
Pour choisir, il faut avoir été capable de vaincre sa peur. Et vaincre sa peur, c’est comprendre que celle-ci n’est qu’une illusion. »
« Une décision se prend par rapport à des « pour » et à des « contre ».
Elle est l’aboutissement d’un débat, parfois long, au cours du duquel nous négocions avec nos références passées et nos aspirations du futur. Une décision se fonde donc sur des arguments illusoires. Et, je vous l’ai déjà dit, la seule chose que nous puissions perdre, ce sont nos illusions… Vous comme moi, nous avons tous des illusions perdues. Je vous recommande d’examiner les arguments que vous avez développés pour décider de telle ou telle action en vue d’obtenir l’objet de vos illusions perdues. Vous verrez, nous sommes capables de nous raconter des histoires extraordinaires !»
« Personnellement, lorsque je dois prendre une décision, j’essaie d’examiner trois points : mon désir, ma confiance et mon acceptation des conséquences de ma décision. Mon désir doit être sincère et à la mesure de l’énergie que je vais dépenser pour le réaliser. Ma confiance nécessite la conviction que je peux réaliser mon désir et que le monde qui m’entoure peut m’aider dans mon entreprise. Mon acceptation des conséquences de ma décision implique que je sois prêt à accepter toutes les conséquences de la réalisation de mon désir.»
« Prenons un exemple : je décide d’écrire un livre. Je formule mon désir comme le souhait d’écrire un livre pour communiquer ma vision du monde. J’ai confiance en mes capacités de mener à bien l’écriture du livre et de reconnaître les personnes ou les situations susceptibles de m’aider dans ma tâche. Mon livre est publié. Dix exemplaires sont vendus, pas plus. Je suis déçu. Avais-je envisagé la possibilité d’un si faible nombre de ventes ? Le fait que je sois déçu m’oblige à reformuler mon désir. J’avais dû dire plutôt que je souhaitais écrire un livre qui devienne un succès de librairie. En fait, je désirais un succès. Écrire un livre n’était pas mon premier et véritable désir.»
« Faites l’exercice pour vous-même. Vous constaterez que le fait de poser la question de l’acceptation des conséquences de la réalisation de votre désir permet d’en préciser le véritable contenu. Cela peut aider à éviter des déceptions en investissant l’énergie adéquate dans un projet. »
« Les expériences de notre vie sont ceux qu’elles sont, ni plus ni moins. Si nous les avons créés et vécues d’une certaine manière, c’est que, au moment où elles sont survenues, nous n’étions pas capables de les imaginer et de les vivre autrement. Lorsque nous les examinons (et les jugeons) a posteriori, nous ne faisons que les interpréter à la lumière de notre conscience éclairée par leur résultat. Elles sont donc déjà des illusions. Si, une fois notre conscience affinée par rapport au contenu de nos expériences, nous ne désirons plus les revivre, à nous de les transformer. C’est ainsi que, d’expérience en expérience, nous pouvons réajuster instant après instant notre vision de nous-mêmes et du monde qui nous entoure. » (p.101-103) [...]
« Et, nous l’avons vu, un choix n’a rien à voir avec une décision. Le choix, c’est nous, tout entiers, libres, dans la réalité du présent. » (p. 103) »

« Le fleuve de la vie (Une métaphore née au bord du Nil) »
« Imaginez la vie comme un fleuve qui vous emporte dans ses flots. Certains d’entre nous ont peur, ils s’agrippent aux berges et luttent désespérément pour résister à la force du courant. Leurs doigts saignent et leurs muscles souffrent mais ils persistent dans leur effort car leur peur est plus forte que leur douleur. Parfois , ils sont obligés de lâcher prise et sont emportés par le courant. Affolés, ils se débattent et, dans un soubresaut d’énergie, et ils se cramponnent une nouvelle fois au rocher de la rive. Transis, ils n’osent plus bouger et décident de rester là , le nez à la paroi aride, à attendre. Ils sont tristes.
D’autres, après avoir connu la peur et s’être accrochés, eux aussi, aux berges du fleuve, apprennent qu’il n’est pas risqué de se laisser porter par le courant. C’est même agréable. Ils n’ont presque plus d’effort à fournir et, au fil de leur voyage, leurs yeux découvrent des paysages merveilleux. Si d’aventure, ils repèrent des arbres chargées de fruits, sur l’une des rives, ils tendent la main et cueillent l’objet de leur convoitise.
Si, au milieu des flots, se dresse un rocher, il leur suffit de nager un peu pour éviter l’obstacle menaçant. Ils rient et crient à ceux qui, le nez face au rocher, ne les voient pas : ‘ Venez ce n’est pas dangereux !’ Mais les autres ne les croient pas. C’est normal : ils n’ont pas vu les sourires sur leurs visages. » (p.105)
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